Tidetable

EssaisNo 4Les choses qui marquent le temps · Partie 2 sur 4

Une cloche pour les boulangers

Dans la rue derrière le marché, un boulanger fait sonner une cloche à main quand la deuxième fournée sort du four. Petite histoire d’un son qui donne l’heure.

Par Ilse Marrow2 minutes416 mots

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À neuf heures et quart en semaine, et à neuf heures et demie le samedi, une cloche à main sonne dans la ruelle étroite derrière le marché couvert. C’est une petite cloche en laiton au manche de bois, du genre dont se servait autrefois un enseignant pour mettre fin à la récréation. Elle est sonnée par celui des deux boulangers qui a les mains enfarinées à ce moment-là. Cela signifie que la deuxième fournée est sortie du four. Dans cette rue, cela signifie la même chose depuis avant la naissance de l’un comme de l’autre.

Personne de moins de cinquante ans ne semble le savoir. Les résidents plus jeunes trouvent que la cloche ajoute une touche sympathique, un peu de théâtre pour les visiteurs. Les plus âgés enfilent leur manteau.

La première fournée et la deuxième

La première fournée d’une boulangerie est destinée à ceux qui s’en vont quelque part : les travailleurs, ceux qui partent tôt pour conduire les enfants à l’école, tous ceux qui mangent debout. Elle sort du four à six heures et il n’en reste plus à sept heures. La deuxième fournée est pour ceux qui restent. C’est le pain du dîner, les petits pains pour la vieille dame du troisième étage qui ne monte plus les escaliers avant dix heures, le pain qu’un voisin lui apporte à l’étage.

La cloche existe parce que la deuxième fournée est une promesse d’une autre sorte. Ses clients ne passent pas devant la boutique en allant quelque part; il faut les appeler. Avant les téléphones, avant que qui que ce soit ait dans sa cuisine une horloge à laquelle se fier, un son était le seul moyen de faire savoir à toute une rue que quelque chose de chaud l’attendait.11Les horloges de cuisine seront abordées plus tard dans cette série, ou du moins elles en sont une proche parente. Elles sont rarement exactes et presque jamais dignes de confiance, ce qui n’est pas la même chose.

Une horloge qui est un son

J’aime que la cloche donne l’heure sans l’afficher. On ne peut pas la lire, seulement l’entendre, et on l’entend différemment à chaque fenêtre : claire au coin de la rue, étouffée derrière la cour, presque inaudible aux étages supérieurs, où les gens ont toujours compté sur ceux d’en bas pour faire remonter les nouvelles. Ainsi, elle mesure non seulement l’heure, mais aussi la rue, sa profondeur et son esprit de voisinage.

Quand on a demandé aux boulangers, il y a quelques années, s’ils cesseraient de la faire sonner maintenant que tout le monde a un téléphone, l’aîné des deux a répondu qu’il arrêterait quand le pain ne serait plus prêt. C’était une meilleure réponse que la question ne le méritait.22C’est moi qui posais la question. J’espérais une citation sur la tradition. J’en ai reçu une sur le pain, ce qui revient au même, en plus utile.

Notes

  1. Les horloges de cuisine seront abordées plus tard dans cette série, ou du moins elles en sont une proche parente. Elles sont rarement exactes et presque jamais dignes de confiance, ce qui n’est pas la même chose. ↩

  2. C’est moi qui posais la question. J’espérais une citation sur la tradition. J’en ai reçu une sur le pain, ce qui revient au même, en plus utile. ↩

La lettre

Une lettre, le premier dimanche du mois.

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